L’histoire politique du Gabon, en cette période de transition, s’accélère à reculons. De partout fleurissent des associations aux contours ethniques, voire claniques. Des ressortissants de telle ou telle province se regroupent pour faire entendre leur voix, le tout en faisant au CTRI et au Général Brice Clotaire Oligui Nguema.
C’est ainsi qu’après avoir créée « Ossimane », « Enguengueng » et autres groupuscules claniques et tribaux, les ressortissants Fang de la province du Woleu Ntem se sont rassemblés la semaine dernière dans un grand hôtel de la place pour, disent-ils, apporter leur soutien à l’un des leur, Brice Clotaire Oligui Nguema, lequel n’est pour le moment candidat à aucune élection.
Lorsque des hommes et des femmes de ce niveau intellectuel confondent référendum et élection présidentielle, c’est très très grave.
Dans son « Mein kampt »- mon combat, à l’exemple de celui d’Adolf Hitler pendant la deuxième guerre mondiale-, leur théoricien émérite de l’ethnisme, Marc Ona Essangui, a livré ces réflexions en langue « Ntumu » -Fang du Nord- : premier morceau choisi traduit en français : « il ne faut pas que l’on se trompe, la chaise sur laquelle nous sommes assis aujourd’hui, ce n’est pas une blague, c’est la chaise du Woleu Ntem. Je dis des choses vraies car nous sommes entre nous ».
Entendre ici par « chaise » le pouvoir détenu par Brice Clotaire Oligui Nguema.
Autre morceau choisi : « Dans les jours qui arrivent, je ne dis pas les mois, je ne dis pas les semaines, je dis bien dans les jours qui arrivent, il y aura quelque chose d’important à faire. On devra faire tout ça en étant un. Le petit qui a pris le pouvoir, notre enfant, il nous dit qu’il ne veut pas entendre que quelqu’un a une autre voix divergente d’un autre. Il ne veut pas entendre que vous êtes deux ou que nous sommes trois. Il veut que nous soyons un ».
Le très grand défenseur de la démocratie de l’époque d’Ali Bongo Ondimba, Marc Ona Essangui, parle ici du référendum et recommande à tous les Fang du Woleu Ntem de s’exprimer d’une seule voix, sans une seule divergente, parce que selon ce théoricien du tribalisme, c’est leur « enfant » qui détient le pouvoir.
Les autres composantes ethniques du pays apprécieront, y compris les Fang d’autres provinces du Gabon.
Ce n’est pas tout. Voici d’autres morceaux choisis : « Pendant l’évènement à venir (référendum)- Ndlr- on devra être qu’un. En effet quand les femmes vont pêcher ou planter, elles le font ensemble et par la suite, elles se partagent la récolte ».
En d’autres termes, les Fang du Woleu Ntem sont à la pêche du pouvoir, ils doivent etre ensemble et après ils se partageront les parts.
Il enchaine avec cet autre morceau choisi : « Chez nous quand on va à la pêche et que l’on attrape le silure par la tête, on ne le lâche pas, même s’il se débat. C’est la même chose avec la chaise sur laquelle nous sommes assis. »
Autrement dit, aux Fang du Woleu Ntem, nous tenons le bon bout, la tête du silure, c’est-à-dire le pouvoir, tenons bon. Ne le lâchons pas.
Puis, sous forme interrogative, il livre cet autre morceau choisi : « Est-ce que nous pouvons accepter que quelqu’un vienne nous enlever de cette chaise-là, nous la ravir ? ». Puis encore, il enchaine : « Les autres savent –en parlant des autres composantes ethnies du Gabon (Ndlr)-comment on se bat chez nous. Quand nous on attrape quelque chose, est-ce c’est pour lâcher prise ? » Ce qui voudrait dire, en français plus facile encore : on a le pouvoir, est-ce qu’il doit encore nous échapper ?
Un discours pas très éloigné de celui des « mille collines » des Hutus du Rwanda et l’on sait aujourd’hui ce que cela en engendré. En tout cas un tel discours est contreproductif. Il dessert même les intérêts de la communauté pour laquelle il est tenu, les Fang, notamment ceux du Woleu Ntem.
IL n’y a pas que les Fang du Nord. Dans d’autres provinces du Gabon, on se recroqueville sur soi, à l’exemple de la Ngounié et de la Nyanga où s’active l’Association « Nyangou », rassemblant des ressortissants, généralement Punu de ces deux provinces du Gabon. Dans Le haut Ogooué, l’Association « Tsoumou » a été réactivée, nous en passons.
On est ainsi revenu à plus de soixante –quatre (64) ans en arrière, au moment où les pères-fondateurs de la République avaient le souci de construire une nation à partir de la pluralité ethnique du pays. Malgré les divergences de l’époque entre les partis qui dominaient la vie politique nationale, un premier pas fut fait avec la constitution d’un gouvernement d’Union nationale, juste après la proclamation de l’indépendance le 17 août 1960. Malheureusement, l’expérience fit long feu, en raison de la boulimie « pouvoiriste » de Léon Mba Minko m’Edang. Ceux qui ont une idée de cette époque se souviendront de la « nuit des longs couteaux » et du coup d’Etat militaire qui en découla le 18 février 1964.
Affaibli par ces évènements et gangrené par la maladie, Léon Mba Minko m’Edang mourut à Paris trois ans plus tard, après avoir passé le flambeau, sous l’œil bienveillant de la FrançAfrique, à Albert Bernard Bongo. Ce dernier eut dès le départ le même problème, celui de la construction d’une nation gabonaise à partir de la pluralité ethnique. La première solution qu’il trouva fut de la création d’un parti unique, le Parti Démocratique gabonais (le PDG) qu’il qualifia de « creuset de l’unité nationale ». L’autre solution qu’il trouva par après est celle de la géopolitique, c’est-à-dire un savant dosage de partage géo-ethnique des pouvoirs entre élites des différentes provinces du pays.
On peut critiquer toutes ces expériences, toujours est-il qu’il s’agit-là de différentes tentatives de passer de l’Etat-nation à la nation gabonaise, avec tous les attributs que cela impose.
On en était là. En 1990, le parti unique a montré ses limites et le multipartisme a été réinstauré dans le pays. La géopolitique n’a pas non plus produit les effets escomptés dont celui d’appartenir à une nation et non à une ethnie. Et est survenu le coup d’Etat militaire du 30 août 2023, lequel a annoncé la restauration des institutions.
Est-ce c’est à cela que l’on assiste aujourd’hui ? Tout donne plutôt l’impression que l’on assiste à un recul de plusieurs années de construction de la nation gabonaise.



